Jan 272015
 

INTERVIEW – William Karel, Blanche Finger

Jusqu’au dernier , la destruction des Juifs d’Europe ?

Programme TV – France 2 – Mardi 27 janvier 2015 – 20h50

france2

Leur ambition ? Raconter enfin dans « Jusqu’au dernier », la destruction des Juifs d’Europe l’histoire dans son intégralité : « depuis la crise en Allemagne et l’arrivée d’Hitler au pouvoir jusqu’à nos jours » . Interview des deux réalisateurs, William Karel et Blanche Finger. Pourquoi avoir réalisé « Jusqu’au dernier », la destruction des Juifs d’Europe ?

William Karel : Blanche Finger et moi-même avions réalisé ensemble Album(s) d’Auschwitz [diffusé le 19 janvier 2012 sur France 2, ndlr]. Construit à partir des quelque trois cents clichés pris par des officiers SS à Birkenau en 1944, ce documentaire racontait principalement l’histoire des Juifs de Hongrie. Il doit exister ainsi plus de trois cents films historiques qui ne témoignent en fait que d’une toute petite partie de ce qu’a représenté la destruction des Juifs d’Europe. Avec « Jusqu’au dernier », nous avons souhaité raconter enfin l’histoire dans son intégralité : depuis la crise en Allemagne et l’arrivée d’Hitler au pouvoir jusqu’à nos jours, le film couvre tout le siècle.

Blanche Finger : Nous espérons ainsi que ce documentaire en huit épisodes sera, non pas simpliste, mais simple, et que ceux qui le regarderont de bout en bout, en une ou plusieurs fois, auront une vision claire de l’Histoire, qu’ils la comprendront vraiment. Tout ce qui concerne l’après-guerre par exemple – ce qui reste de la Shoah aujourd’hui, comment écrire après Auschwitz… – a rarement été abordé et constitue une partie importante de notre documentaire.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué en préparant ce film ?

W. K. : Le fait que l’on croit tout savoir et que l’on en sache finalement si peu…

B. F. : Oui, tout le monde a l’impression de tout connaître sur le sujet. Combien de fois n’avons-nous pas entendu : « On sait très bien ce qui s’est passé… » ? Or, prise dans sa globalité, cette histoire reste méconnue. Par exemple, au sein même de l’histoire des SS, il existe beaucoup d’incohérences. La réponse à la « question juive » n’est pas du tout venue d’un ordre unanime décidé en haut lieu, mais a été le fruit de nombreuses et complexes imbrications.

W. K. : La plupart des personnes à qui nous avons parlé de notre projet nous disaient : « Évidemment, votre documentaire commence à partir de la conférence de Wannsee, quand a été débattue et décidée la solution finale. » Or, à ce moment-là, en 1942, nombre de Juifs ont déjà été assassinés sans qu’aucune décision officielle n’ait été prise. Dans l’imaginaire collectif, la machine nazie s’est mise en place d’un seul coup pour agir de façon globale et systématique. Mais la réalité a été tout autre.

Comment est construit votre documentaire ? Pourquoi avoir choisi de le réaliser en huit volets ?

W. K. : Après avoir essayé de faire des rapprochements thématiques, nous avons opté pour une construction chronologique. Cette approche permet de témoigner au mieux de la globalité de l’Histoire et de l’enchaînement des faits. La conférence de Wannsee n’arrive ainsi qu’au deux tiers du documentaire, preuve de tout ce qui s’est mis en place dans les années précédentes… « Jusqu’au dernier » représente ainsi un seul et même film de huit heures.

Par rapport à vos précédents films (Le Monde selon Bush, 1929, Au cœur de la Maison Blanche : Barack Obama…), quel est le ton de celui-ci ?

W. K. : Celui que nous privilégions depuis notre premier documentaire historique, La Rafle du Vél’ d’Hiv [diffusé en 1992 sur France 3 dans « La Marche du siècle », ndlr] : des paroles croisées d’intervenants. Ici, ce sont les historiens qui racontent les faits et se répondent. Ils sont le fil rouge du film.

Comment avez-vous choisi les intervenants ?

B. F. : Nous avons sélectionné une cinquantaine d’historiens à travers le monde, parmi les plus importants. Tous ceux que nous avons rencontrés ne travaillent d’ailleurs que sur ce sujet, qui représente l’œuvre de toute une vie. Ils s’y consacrent depuis vingt ans, trente ans, quarante ans. C’est comme si, une fois que l’on plonge dans cette histoire, on ne pouvait plus s’en défaire… Outre les historiens interviennent également ceux que l’on a appelé « les grands témoins », dans le sens où ils sont les écrivains de la Shoah.

W. K. : Contrairement à notre film Contre l’oubli [diffusé en 1995 sur France 2, ndlr], nous n’avons pas privilégié les témoignages de survivants, à cela près que certains des historiens et écrivains interrogés ont connu les événements et parlent de leur expérience personnelle. Benjamin Ferencz, par exemple, intervient comme historien, parce qu’il a écrit sur le sujet, mais aussi parce qu’il est le dernier procureur de Nuremberg vivant à pouvoir raconter intimement cette histoire.

B. F. : Il ne faut pas oublier que nous arrivons soixante-dix ans après les faits, à un moment où un documentaire sur le sujet ne peut plus être basé uniquement sur le témoignage. Non pas que cette parole n’est pas sacrée – le témoignage des survivants reste toujours essentiel – mais, à l’heure actuelle, la plupart des témoins ont disparu et les autres sont extrêmement âgés. « Jusqu’au dernier » s’est donc construit en priorité sur les documents historiques disponibles sans que nous n’utilisions par exemple d’anciens enregistrements. Seuls les historiens sont à même d’expliquer la machine nazie. Cela dit, nous avons inclus des témoignages sous forme de lectures de textes. Les Juifs qui allaient être massacrés étaient dans l’urgence de laisser des traces de ce qu’il se passait. Ils se disaient : « Nous ne serons plus là, mais voilà nos témoignages. Il faut que les générations futures sachent. » Ce documentaire est avant tout un film pour les jeunes.

À ce titre, comment réagissent les jeunes face à la Shoah ? Est-ce que vous avez pu observer des changements ces dernières années ?

B. F. : Des changements assez négatifs, que les historiens américains appellent Holocaust Fatigue. On est fatigués de la Shoah… La seconde moitié du XXe siècle a été d’une violence absolue avec les génocides au Rwanda, au Cambodge, etc. Les jeunes générations se demandent alors : « Qu’est-ce qui fait la spécificité de la Shoah ? Pourquoi est-ce plus grave ? Est-ce une question de nombre ? » La différence, c’est que la destruction des Juifs d’Europe implique une organisation systématique à l’échelle de tout un continent. Cette destruction ne s’adressait même pas à une profession ou à des gens engagés politiquement, mais concernait les Juifs ou « le Juif ». Il ne s’agit évidemment pas de dresser une sorte de hiérarchisation des victimes. Il y a eu énormément de civils qui sont morts en Russie, en Pologne, partout. Cette guerre a généré cinquante millions de morts.

W. K. : Il faut dire que le travail des enseignants n’a pas toujours été fait correctement. Des historiens nous racontaient par exemple que certains gamins se retrouvaient en classe devant Nuit et Brouillard sans aucune préparation ni mise en garde. Dans « Jusqu’au dernier », nous nous sommes efforcés de ne choisir aucune image qui risquerait d’apparaître insoutenable ou monstrueuse : cela ne servirait à rien de choquer pour choquer.

Combien d’heures de rushes avez-vous tournées ?

B. F. : Chaque entretien durant entre une heure et demie et deux heures, nous nous sommes retrouvés avec des centaines d’heures d’interviews, auxquelles s’ajoutent près de quatre cents heures d’archives et six mille photographies.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées au montage ?

W. K. : La difficulté d’un film sur la destruction des Juifs d’Europe, c’est que toutes les archives proviennent de la propagande nazie. Se pose alors la question de comment montrer cette matière. D’où notre choix de garder le commentaire allemand de l’époque, pour ne pas tromper le spectateur sur l’origine de l’image.

B. F. : Du ghetto de Varsovie, il existe des documents écrits, mais aucune image qui ne soit pas issue de la propagande. À Lodz, à l’inverse, certains Juifs ont réussi à prendre des photos en cachette et à les conserver.

W. K. : L’autre difficulté est la rareté de ces images, pour ne pas dire leur absence totale. Autant, à partir de l’arrivée au pouvoir d’Hitler, il existe des heures et des heures d’archives sur les nazis, les SS, les Einsatzgruppen, etc., autant il n’existe quasiment plus rien à partir du moment où sont construits les camps et les chambres à gaz. Nous avons choisi alors de montrer des lettres ou bien de tourner, aujourd’hui, de nouvelles images sur certains lieux de mémoire.

B. F. : Même les documents sont rares. Les nazis avaient mis en place des groupes spécialisés chargés de les brûler au fur et à mesure. Il n’y a, par exemple, qu’une seule trace de l’Opération Reinhard, qui désigne le massacre de tous les Juifs de Pologne : un simple télégramme qui le met en mots et donne des chiffres.

W. K. : Il existe aussi un discours d’Himmler annonçant l’extermination. « Nous venons d’accomplir une page glorieuse de notre histoire. Elle restera secrète, personne ne doit en parler », déclare-t-il. Le discours devait en effet rester secret, mais quelqu’un l’a enregistré… Nous le diffusons dans le documentaire.

Communiqué de presse France 2 – 6 janvier 2015