Déc 132013
 

Interview hommage – Jean-Louis Foulquier

La voix de France Inter s’est éteinte ce mardi 10 décembre 2013. J’ai eu l’occasion d’interviewer Jean-Louis Foulquier en avril 1997.

Jean-Louis Foulquier « Vers de chanson, mille sabords !»

La première fois que j’ai croisé Jean-Louis Foulquier, c’était au sous-sol des anciens bureaux des Francofolies qui ressemblaient à une cave à vin, à cause des voûtes. Aujourd’hui, il est au 2ème étage, avec une vue imprenable sur un arbre plein de sagesse. Cela lui ressemble bien… Pourtant, il a fait plusieurs escales : « Pollen », « Les Francofolies » et « Capt’ain Café »… Dire que le type se boit comme du petit lait, c’est pas une légende, juste des vers de chanson, pleins à ras bord, qui ne demandent qu’à être poussés au bout du comptoir de la liberté.

En 1990, tu me disais que le jour où tu en aurais assez, tu irais déposer ton sac sur une île. Les mouettes ne sont pas prêtes de te voir débarquer, alors ?

Jean-Louis Foulquier : Je vais régulièrement dans les îles. Cela ne veut pas dire que j’en ai assez. Je vais souvent à l’île de Ré, car maintenant, avec l’ordinateur portable et le fax, c’est plus facile. Je peux trimballer mon bureau jusque là-bas. Je concilie les deux pour avoir une qualité de vie agréable et voir les gens que j’aime.

France Inter a pourtant arrangé le coup en réduisant la plage quotidienne de « Pollen » en hebdo du vendredi soir. Acceptes-tu de moins barboter sur les ondes ?

J.L.F : Ouais ! Cela me permet d’aller plus souvent dans les îles. Ah !Ah ! Ah ! Non ! J’y songeais. Cela ne veut pas dire que c’est définitif, mais le rythme hebdomadaire me convient en ce moment, sachant que l’émission est plus longue; et puis j’ai « Capt’ain Café » sur France 3. Je n’ai pas envie d’être le plus riche du cimetière, ni le maillot jaune des animateurs radio. Rester dans le peloton et, à l’occasion, être Poulidor me suffit.

Mais tu t’attendais à être débarqué aussi sec ?

J.L.F : Je dirais que ça c’est fait naturellement. France Inter avait envie de mettre une autre émission le soir, sans se séparer de moi. Il y a deux, trois ans que je me posais la question : est-ce que je refais une saison ? J’hésitais… Et je la refaisais. On a fait un pas chacun. Cela c’est fait naturellement, d’une façon un peu feutrée et courtoise. Et finalement, avec un grand soulagement pour chacun d’entre-nous, car on s’est aperçu qu’on allait dans le même sens.

Il y a eu tout de même un balayage.

J.L.F : Parlons de restructuration, comme partout. C’est une chose à laquelle je m’attendais depuis longtemps; quand on fait ce métier, c’est la règle. On travaille au cachet. Pardon ! J’éternue…. ATCHOUM !!! Je suis allergique au pollen, elle est bonne ! Ah ! Ah ! C’est une connerie. Cela m’est arrivé d’être écarté de l’antenne. Mais je ne me suis jamais plaint, ni adressé aux médias.

De toute façon, tu as eu un bon parcours.

J.L.F : Ouais ! J’aime bien faire le comédien, réaliser un disque de temps en temps. Je voudrais monter un spectacle d’ici un à trois ans, je n’en sais rien…

Est-ce que ce sera un mélange de chanson et de comédie théâtrale comme les spectacles à succès d’aujourd’hui ?

J.L.F : Cela se rapprocherait de ça, mais sous l’angle du one man show, avec un ou deux partenaires qui m’accompagneraient musicalement. Mais il y aura surtout du texte et quelques chansons. Je veux faire un truc sur Bernard Dimey . J’ai ça dans la tête depuis longtemps, car Bernard était un copain. Je crois que j’ai l’âge pour servir des textes, en particulier autour de l’alcool.

D’ailleurs, c’est plus « Pollen » mais « Les copains d’abord ». Est-ce le dernier repère des pirates des ondes ?

J.L.F : C’est « Pollen et les copains d’abord ». Il y en a d’autres, des repères. Non ! C’est une escale pour des gens authentiques qui chantent avec leurs tripes, des jeunes et des moins jeunes.

Le fait que « Pollen » ne soit plus quotidien, cela doit avoir un impact car cela réduit l’expression de nouveaux talents.

J.L.F : Sûrement ! Mais je n’ai jamais eu la prétention de croire que l’avenir de la chanson reposait sur mes épaules. Je fais partie des escales où il peut se passer des choses. Actuellement sur France Inter, avec Coulonge, il y a une quotidienne qui se déroule autour du disque. C’est quelqu’un de passionné et qui connaît bien son sujet. La chanson est bien présente sur l’antenne.

Depuis que tu traînes sur le pont de la chanson française, pense-tu que les naufrages en matière de carrière au long cours sont plus fréquents, malgré le S.O.S. des quotas ?

J.L.F : Tu peux me traduire ?

J’entendais par-là qu’il y a une trentaine d’années, un chanteur qui avait du talent pouvait faire une longue carrière. Alors que maintenant cela risque d’être plus difficile, même avec le quota de chansons françaises.

J.L.F : Une longue carrière nécessite de l’acharnement et un soupçon de talent et puis la rencontre des autres. A la période des « Yéyé » il y avait un disque qui sortait par semaine et l’interprète disparaissait au bout de six mois. Ce n’est pas pire ! Il y a toujours eu cette politique des majors qui sont là pour vendre du disque et qui négligent les carrières sur la durée, même s’il y a eu une période où c’était moins axé vers ça. On aurait tendance à y revenir.

Un type comme Brassens a sorti un paquet d’albums. Alors qu’en 1997, pour durer, les chanteurs auraient intérêt à sortir un disque tous les trois, quatre ans. Qu’en penses-tu ?

J.L.F : Je ne sais pas si Brassens en sortait beaucoup plus. Quand l’interprète disparaît, on réalise l’importance de son œuvre sur trente ans de carrière. On va commencer à s’en rendre compte avec des gens comme Renaud, Lavilliers, Higelin.

Les chanteurs que tu me cites n’ont pas eu besoin des médias pour se faire connaître. Je parle plutôt de ceux qui démarrent en flèche en ce moment.

J.LF : Je pense que le temps est un élément avec lequel il faut compter. C’est vrai, quand j’ai reçu Renaud pour la première fois, il chantait encore dans la rue. Après, on a dit de lui qu’il ferait juste deux saisons. Et on s’aperçoit que Renaud sera dans la lignée des grands de la chanson. Et des grands, il n’y en a jamais eu énormément.

En plus, Renaud a été censuré dès son premier disque avec « Hexagone ».

J.LF : Ouais ! Il avait eu des soucis. Je suis un pessimiste optimiste. On ne manque pas de talents. Avec l’ampleur des médias, le choix est plus important. Il y a déjà une demande pour du spectacle vivant, même si le public en apparence est plus discret.

Est-ce que maintenant tu puises davantage ton énergie dans les vers des chansons que dans la bouteille, comme à une certaine époque de la route du rhum ?

J.L.F : J’ai envie de répondre : ça dépend des chansons et des verres. Ah ! Ah ! Ah ! Parfois, je préfèrerais un bon verre de Bordeaux aux quinze vers que j’ai sous les yeux. Le verre de Porto me permet d’oublier immédiatement les vers de chanson.

Est-ce bien raisonnable d’intituler ton émission sur France 3, « Capt’ain Café » quand on sait qu’à une certaine période, l’alcool t’avait beaucoup remué ?

J.L.F : Ça continue de me remuer. Je suis toujours…

Un sursitaire ?

J.LF : Complètement ! J’ai beaucoup d’admiration pour les associations, notamment Alcooliques Anonymes (A.A). C’est grâce à eux que j’ai sauvé ma peau. Seulement, comme je suis un libertaire, je continue à vivre ma vie d’alcoolique, en la gérant. Je suis un funambule. Je n’ai pas peur des situations où l’on se retrouve en équilibre difficile. L’important est de ne pas tomber. Je suis sobre la majeure partie de mon temps. Mais je n’hésite pas à partager une bonne bouteille avec un ami, en buvant modérément.

Tu n’as pas bien suivi la consigne de A.A qui prêche de ne plus boire un verre d’alcool.

J.L.F : Je comprends le danger. Mais je n’ai pas envie de remettre totalement ma vie entre les mains de quelqu’un. Je suis maintenant bien conscient des failles et du danger. Je suis comme un alpiniste; quand il grimpe vers un sommet, c’est pour s’éclater. Il en connaît les risques. A chaque fois qu’il plante son piolet, il le fait pour ne pas tomber, sans pour autant occulter la chute libre. Parfois, j’ai des dérapages. Là, tu sais qu’il faut te contrôler et te rattraper aux branches. Les nuits où cela se produit, dans les heures qui suivent,  je deviens un des meilleurs clients de Perrier en liquidant tout un stock. Ensuite, je me replonge dans les bouquins de A.A. Il n’y a pas si longtemps, je suis allé à deux ou trois séances pour me remettre dans le bain, écouter les gens de A.A. et croiser leur regard, afin de me sentir en paix avec eux. Après, je reprends ma route et ma vie. Mais je sais qu’ils sont là.

La spécialité de la maison reste avant tout les mélanges. Tu n’hésites pas à proposer un cocktail de blues, de rock, de variété, de rap. Est-ce dans le but d’élargir la clientèle ?

J.L.F : Ce que je ne fais plus dans l’alcool, car c’est là que le danger se cache. Non ! C’est pas pour élargir la clientèle. On pourrait nous faire croire, à l’époque actuelle, que tout est uniformisé et qu’il y a des ghettos. Je pense que l’on a plein de petites cases dans la tête et que l’on prend plaisir à les remplir. Quand je vais chez les gens et que je me penche sur le rayonnage CD, je vois des gens se côtoyer que des spécialistes n’oseraient jamais mettre ensemble.

Tu fais une large place au rap, car ce courant musical est devenu un phénomène de société. Mais n’est-ce pas un colorant, j’entends par-là qu’ils pillent abondamment James Brown etc. On ne le dit pas assez. Qu’en penses-tu ?

J.L.F : Ouais ! C’est encore de la musique. Et puis, ce qui est génial, c’est qu’ils ne piquent pas les plus mauvais, c’est plutôt bon signe. A la base, c’est un moyen d’expression de pauvres. Ils ont fait avec ce qu’ils ont pu décrocher. On constate que, de plus en plus, ils produisent leurs propres sons en intégrant des musiciens. Ce qui est intéressant dans le rap, c’est qu’il y a d’autres formes artistiques telles que le Hip Hop, le graph’, le côté vestimentaire. Il y a le cri d’une jeunesse venant des quartiers défavorisés. Maintenant, les jeunes du XVIème portent des reebook et mettent la casquette de travers.

C’est vrai qu’à travers le rap, les mômes des banlieues ont retrouvé une identité.

J.L.F : J’ai toujours été sensible aux rebelles. C’est important, car ils font bouger les choses dans le bon sens. Je préfère qu’ils crient leur rage à travers la musique, le graph’, qu’à travers un sachet de poudre ou un braquage.

Sauf, peut-être qu’il n’y pas encore assez d’humour.

J.L.F : Tu as Docteur Gynéco, c’est le Dutronc du moment. On verra si les gros cochons ne le mangent pas. On va voir comment cela va grandir, mûrir. Et puis, il y en a qui font du second degré et s’inspirent de références cinématographiques. Il y a le groupe IAM qui est fabuleux.

Ouais ! Je n’aime pas trop. A part le fameux « MIA ».

J.L.F : C’est vrai qu’ils sont partis sur un gros succès populaire, qui a faussé le jeu. Alors qu’ils ont un message intéressant.

C’est vrai qu’ils font des tableaux sur la société. Mais, à mon avis, il y a trop de texte par rapport à la musique.

J.L.F : Ouais ! Mais j’aime bien le texte. Ah ! Ah ! Ah !

J’ai remarqué que lorsqu’un de tes invités a sorti un album, tu n’étales pas la pochette CD à la télévision, comme on faisait monter les couleurs. Est-ce un choix volontaire ?

J.L.F : C’est arrivé, mais je n’axe pas l’émission sur la promo. Les gens ne sont pas cons. Et puis, je me réserve le droit d’inviter quelqu’un qui n’a pas fait de disque et qui ne passe nulle part.

« Capt’ain Café », est-ce le cap de la bonne espérance pour les jeunes moussaillons qui poussent leur premier cri ?

J.L.F : C’est un bout de chemin.

L’émission existe depuis peu.

J.L.F : Un an. Je ne sais même pas s’il y aura une deuxième année. Mais, pour moi, ce n’est pas un réel problème, car avec l’âge on est philosophe. Puisque tu fais des métaphores dans tes questions et qu’on parle de marine, je le fais comme un matelot qui s’embarque dans un port. A l’occasion, on repart en sens inverse, une fois terminé son boulot. Mais les marins préfèrent aller de port en port. Et puis, un jour, on ne trouve pas d’embarcation, on s’accroche à une femme et l’on reste. Le navire continue sans toi. Moi, c’est un peu ça. Si, fin juin, on me dit la navigation de « Cap’tain’ Café » c’est terminé, ou bien tu n’embarques pas, j’en mourrai pas.

Ton mode de navigation a toujours été le tutoiement quand tu croises un invité sur un plateau T.V ou à la radio. Cela facilite-t-il les coups de coeur et les coups de gueule ?

J.L.F : Je tutoie beaucoup de copains, parce que dans la vie de tous les jours c’est le cas. Je ne vais pas tricher à l’antenne. Il m’arrive de vouvoyer des gens, même des jeunes que j’ai à peine croisés. Parfois, au début de l’émission je vouvoie et on termine en se tutoyant. Quand tu vas dans un bistro et que tu commences à parler avec quelqu’un, tu le vouvois. Et puis au bout de….

Quelques verres !

J.L.F : Par exemple ! Ah ! Ah ! Ah ! Il arrive que l’on se tutoie, à la fin. J’ai toujours aimé ces rencontres éphémères mais où tout se passe très vite. C’est un peu comme en amour. Tu as vécu un grand amour avec une femme pendant quelques heures et tu ne la reverras jamais, et pourtant tu en gardes un bon souvenir.

« Capt’ain Café » côté horaire, c’est tardif, voire complètement à la dérive, car on peut te voir à 23h30 comme à 1h du mat’ tous les mercredis. Serait-ce la galère ?

J.L.F : 23h30, c’est rare. Cet horaire me conviendrait parfaitement si c’était régulier. A part ça, j’ai toujours été un pensionnaire des horaires nocturnes. J’aime bien ce climat. Depuis trente ans, je me trimballe cette étiquette de marginal. J’ai entendu dire que j’étais pas un mec facile. Alors que tous ceux qui ont bossé avec moi pensent le contraire. Je dois avoir un coup de gueule par an et encore. Seulement, il marque. Alors tu passes pour un mec chiant. Enfin, tant qu’ils parlent de moi, ils ne viennent pas m’emmerder.

L’émission se fait en combien de temps ?

J.L.F : On fait dans les conditions du direct. On répète, on balance, on installe et l’on tourne dans la même journée. On enregistre sur quatre jours de suite, plus un cinquième jour pour faire venir les cars et le matos. Si certains animateurs producteurs voyaient comment je travaille, avec si peu de budget, ils se fendraient la gueule. Mon budget payerait juste l’essence de leur parc automobile.

Ton coup de Trafalgar avec les Francofolies tient toujours tête, après treize ans de bourlingage. J’imagine que tu rames moins que la première année ?

J.L.F : On ne rame pas de la même façon. Ah Ah Ah ! La première édition, j’étais plutôt à l’agonie car il n’y avait qu’une rame et l’embarcation était légère. Maintenant, c’est la vraie galère. On est beaucoup plus nombreux dessus et il y a des rames pour tout le monde. Charles Aznavour chantait : « la misère est moins dure au soleil ». C’est un peu dans cet esprit là que voguent les Francofolies. On a toujours du mal à boucler notre budget, mais on sait qu’il y a la récompense au bout.

Les Francofolies s’exportent ?

J.L.F : A Montréal depuis neuf ans, à Spa depuis quatre et Buenos Aires depuis deux ans.

Les Francofolies, depuis le départ, durent six jours. L’idée de rallonger de quelques jours, ne serait-ce que pour le confort du public, l’envisages-tu ?

J.L.F : Non ! C’est suffisant pour le festivalier et l’équipe. Au bout de six jours, on est sur les rotules. C’est bien que cela soit concentré sur une courte période. Il y a quand même une centaine de spectacles. Il y a la mer, les restos, les bistros. Pendant une semaine, le public fait le plein, après ils ont besoin de vacances. Il faut qu’ils retournent au bureau. Il faut savoir évoluer sans grossir. Il y a le Hip Hop qui est un festival dans le festival. On sait aussi que beaucoup de gens ne restent pas six jours, pour des raisons économiques.

Entretien publié dans “Média Pub” le 24 avril 1997 – Phil Marso

Quand j’étais en internat à Saint-Lambert des Bois, je me souviens qu’un soir Jean-Louis Foulquier s’était pointé avec Bernard Lavilliers pour réaliser en direct son émission, qui s’appelait déjà « Pollen », c’est dire que ça ne date pas d’hier. Quinze ans plus tard, j’ai rencontré Jean-Louis Foulquier, qui avait décelé en moi une certaine timidité lors d’une interview. Il avait été assez clairvoyant à ce sujet. Cela peut paraître paradoxal avec les questions tordues que je pose. Jean-Louis Foulquier est le type qui est capable de mettre entre parenthèses son emploi du temps chargé, pour vous plonger dans une ambiance de confessionnal. Humainement, c’est enrichissant.