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Interview Clovis Cornillac : L’homme de la situation

Mercredi 11 février 2015 – France 2 – 20h45 : Chefs

france2

Clovis Cornillac endosse le rôle du Chef, monstre sacré de la cuisine française. Un chef intransigeant, mystérieux, solide comme un roc. Du moins le croit-on…

Qu’est-ce qui vous a plu dans ce projet ?

Je pense que quelque chose est en train d’avancer dans ce qu’on peut faire à la télévision. C’est un média incroyable, mais, à mes yeux, encore un peu sous-exploité en France. Aujourd’hui, tout le monde vante les séries américaines. Une chaîne comme HBO est devenue une référence mondiale de la créativité télévisuelle grâce à cet élan en termes d’écriture, de fabrication, de choix de réalisateurs et d’acteurs. J’étais un peu impatient de voir arriver ça en France. J’ai trouvé très excitant qu’un projet comme celui d’Arnaud Malherbe et de Marion Festraëts réussisse à convaincre une chaîne de télévision publique de se lancer sur un sujet – la cuisine – si peu exploité dramatiquement. Il y avait une ambition dans ce projet et une excitation de la part d’Arnaud et Marion à l’écriture, mais aussi des producteurs de Calt. J’ai aimé l’investissement qu’ils y ont mis, leurs prises de risques.

Être le « héros » d’une série télé, vous avez hésité ?

Quand Xavier Matthieu et Jean-Yves Robin, de Calt, sont venus me voir avec le scénario de Chefs, j’ai d’abord pensé : « Une série, ce n’est pas le moment pour moi… » J’étais, d’une certaine manière, un peu snob, très méfiant vis-à-vis de la télé. Comme s’il y avait quelque chose de plus noble à dire : « Je fais du cinéma. » Mais tout ça est dépassé. À la lecture du scénario, je me suis fait prendre. Puis j’ai rencontré Arnaud et Marion, et je suis parti à fond dans l’affaire. Ensuite, à aucun moment je n’ai été déçu : tout ce qui était dans le cahier des charges se retrouve à l’écran, que ce soit les partis pris de réalisation, le travail avec tous ces jeunes acteurs que je trouve formidables ou la lumière du chef opérateur Pierre-Yves Bastard. Je pense que les téléspectateurs, comme nous, ont envie d’être pris par une histoire et dans un univers.

Qu’est-ce qui vous plaît dans ce personnage du Chef… qui n’a d’ailleurs pas de nom ?

Rien que ça, j’aime beaucoup. Parce que c’est typique de la modernité d’une écriture : le fait de créer des figures, d’en faire non pas des caricatures mais des archétypes très forts. Il y a dans ce personnage-là une nature presque héroïque, pas au sens de super héros, mais de personnage emblématique.

C’est LE chef « absolu » en quelque sorte…

Oui, avec tous ses défauts, ses aspérités, et c’est là tout l’intérêt du personnage.
Il est impressionnant comme archétype, dans le bon sens du terme. Tout est possible avec lui, et il peut entraîner du monde derrière lui parce qu’il exerce une forme de fascination. C’est une sorte de père total, de force en soi.

Comment avez-vous abordé votre rôle de cuisinier ?

Je suis un bon mangeur. J’ai même monté un restaurant à Lyon, dont j’ai depuis revendu les parts. J’ai un lien de plaisir réel à la nourriture et surtout aux vins. Je trouve aussi que le restaurant est un endroit fabuleux. Pour moi, ça a du sens, même intellectuellement, de se réunir pour se nourrir. J’avais donc, si on peut dire, un bon terrain. Ensuite, en tant que comédien, comme pour tous les projets, quand on a envie de bien faire son travail, on essaie de s’approcher au plus près. On est des éponges. Je suis donc allé en cuisine, j’ai essayé de comprendre comment ça fonctionnait, mais, surtout, de saisir les regards, la précision, les réactions des cuisiniers.

Finalement, on voit assez peu le Chef cuisiner…

Comme les grands chefs ! Être chef, c’est maîtriser trois notions : le geste, le temps et le feu. Gérer cette triangulaire, c’est la base. Je me suis attelé à ça parce que ça ne servait à rien d’essayer de montrer que je pouvais couper des légumes moins bien qu’un commis qui a un an et demi de pratique. Ça fragilise un personnage. Je ne serai jamais un grand chef. En revanche, vivre l’expérience, oui. Couper des légumes, je l’ai fait, couper des poissons, lever des filets, je l’ai fait aussi parce que ça m’intéresse de toucher, de savoir. Mais je ne le ferai pas à l’image parce que je pense que c’est moins payant.

Arnaud Malherbe et Marion Festraëts, les auteurs, parlent de la cuisine comme d’un sous-marin pris dans la tempête. Que pensez-vous de cette comparaison ?

C’est bien d’avoir des partis pris forts, tranchés. On a beaucoup échangé là-dessus. Évidemment, personne ne pensera à un sous-marin en regardant la série, et c’est tant mieux, mais nous voulions transmettre cette notion d’autarcie guerrière dans un endroit où, paradoxalement, tu es bien, où tu as tes repères, où tu te sens à ta place. Comme dans les films de guerre, le Chef est ce général, dur, mais il ne partira jamais si on te tire dessus. Il ne te laisse rien passer, mais il te donnerait sa vie. Et quand il te félicite sur un truc, ça te porte pendant un mois.

Quelques mots sur les autres membres de la brigade ?

Les personnages sont des lettres posées sur une feuille blanche. À partir du moment où ils sont incarnés, ils prennent tout leur sens. Le personnage de Yann était très bien écrit, mais ce qu’en a fait Nicolas Gob est formidable. J’en ai aussi joué, de ces personnages dits « méchants », et j’aime beaucoup quand ils sont remplis d’humanité. La force d’une série, c’est aussi de faire découvrir de nouvelles têtes, et c’est le cas avec Hugo Becker (Romain) et Joyce Bibring (Charlène). On ne les connaît pas, on n’est donc pas abîmés par l’image de précédents rôles.

Ce chef qui ne baisse jamais la garde va être déstabilisé par Delphine (Anne Charrier)…

Anne est une formidable actrice. Son personnage est très compliqué à jouer. Elle arrive comme un cheveu sur la soupe dans un monde très organisé. Elle est déstabilisante parce qu’on sent qu’elle n’est pas de ce milieu. Elle a une manière d’aborder la vie qu’on peut retrouver dans le monde de l’entreprise, dans des lieux qui ne sont pas liés à la sensibilité comme peut l’être une cuisine. Elle va entrer dans ce monde avec un gars qui n’est pas facile et qui va la fasciner. Le Chef a un problème affectif, mais une force de séduction émane de lui. Il y a une telle solitude chez cet homme qu’elle va être pour lui un point d’accroche – même si ça passe d’abord par une relation conflictuelle.

Propos recueillis par Stéphanie Thonnet

A retenir :

Clovis Cornillac est actuellement en plein montage de son premier film comme réalisateur, Machin Machine, une comédie romantique qui devrait sortir en 2015 et dont il partagera l’affiche avec Mélanie Bernier.

Question bonus

Hugo Becker a une question pour vous : « Quel rôle aimerais-tu faire en boucle si tu ne devais plus jouer que celui-là » ?

Très sincèrement, je pense que ce serait une sorte de cauchemar pour un acteur. Mais ça se situerait probablement dans le théâtre élysabéthain… Sûrement du Shakespeare, parce qu’il y aurait toujours à creuser. Le texte, c’est de l’aventure et en même temps c’est un puits sans fond. Je vais prendre le plus célèbre de ses personnages, Hamlet : il y aurait une quête possible à jouer, en boucle, parce que je pense que tu n’arrives jamais vraiment au bout. Depuis des siècles et des siècles, on a des théories qui changent en permanence. C’est probablement un des textes les plus nourrissants, qui met en perspective la philosophie, la psychologie, le spectaculaire, la guerre, les choix des hommes, l’amour… Il y aurait de quoi creuser pendant des années et des années.

Communiqué de presse France 2 – 20 janvier 2015