Nov 102014
 

 

Cela aurait pu s’appeler « la guerre de Marie », ou comment une petite femme sombre et obstinée réussit à imposer, parfois contre l’armée elle-même, la radiologie dans les soins aux blessés de la guerre 14-18. Cette femme, c’est — sous les traits de Dominique Reymond — « la veuve » Marie Curie, l’austère scientifique reprenant goût à la vie dans l’action et la confrontation avec la souffrance des autres. Mêlant la rigueur du documentaire et l’émotion de la fiction, Marie Curie, une femme sur le front raconte l’histoire d’une renaissance, d’une rencontre – celle de Marie Curie et de Claudius Regaud (Laurent Bateau) – et d’une alliance, celle de la science et de la médecine. 

En 1914, au moment où débute la Première Guerre mondiale, Marie Curie, codécouvreuse du radium et du polonium, deux fois prix Nobel (physique et chimie), professeur à la faculté de sciences, etc., est une célébrité scientifique, internationalement respectée. C’est aussi une femme brisée. Huit ans plus tôt, Pierre Curie, son mari, le grand amour de sa vie, son compagnon de vie et de recherches, est mort accidentellement, renversé par une voiture à chevaux. Une partie d’elle est morte avec lui.

Quatre ans plus tard, elle semble revivre. Elle dispose de son propre laboratoire au sein de l’Institut du radium (dont la création a été proposée avant le conflit par la direction de l’Institut Pasteur, et qui deviendra l’Institut Curie), où elle continue ses recherches et accueille des élèves. « Que s’est-il passé pendant ces années ? C’est le point de départ de plusieurs années de recherches, et le point de départ de ce film, explique Marie-Noëlle Himbert, coscénariste. Car c’est une période qui n’existe pratiquement pas dans les biographies de Marie Curie, guère plus chez les historiens de la médecine. Les sources, pourtant, existent : des milliers de pages d’archives à la Bibliothèque nationale, au Musée Curie, dans les papiers de familles. En nous plongeant dans ces documents jamais vraiment exploités, nous avons compris qu’il se passait au cours de ces années quelque chose de capital. Pour Marie Curie : un point de bascule de sa vie, permettant de la révéler d’un point de vue humain, une véritable renaissance. Mais aussi, plus largement, un épisode qui donne du sens à ce qu’est la recherche scientifique, à la manière dont elle s’articule avec la médecine. »

Donc, que se passe-t-il ? Dès les premiers jours de la guerre, la femme de science pressent quel usage pratique pourra être fait des rayons X – découverts en 1897 par l’Allemand Röntgen, et dont Marie maîtrise parfaitement la théorie – dans le traitement des blessés. Malgré le soutien du professeur Antoine Béclère, grand défenseur de la radiologie en médecine, tout reste à faire dans ce domaine. La double prix Nobel va s’y jeter à corps perdu, de toutes ses forces, utilisant toute son obstination, sa réputation, son entregent, sa force de persuasion pour secouer la hiérarchie militaire, rassembler du matériel, des véhicules, former des opératrices, se rendre elle-même près du front, là où la radiologie peut sauver des vies humaines. Et elle en sauvera. Voilà pour l’intuition, pour l’action. Quel fut le déclic ?

Marie Curie, une femme sur le front le suggère lorsqu’il montre la scientifique s’entretenant avec son défunt mari. « C’est un moyen narratif issu de la fiction pure, explique le réalisateur Alain Brunard (qui avait déjà signé un Pasteur, lui aussi écrit par Marie-Noëlle Himbert et produit par Capa Drama), et cela peut surprendre dans un docu-fiction où tout est rigoureusement authentique. Mais c’était pour nous une manière de montrer la part de fragilité et de souffrance chez cette femme à l’apparence revêche et dure. » « Et surtout, renchérit Marie-Noëlle Himbert, une façon d’exprimer le sentiment que nous avions que cette femme revenait à la vie à travers la volonté de sauver d’autres vies, des blessés en qui elle voyait l’image de son mari. Celui qui n’avait pu être sauvé. »

Parcours croisés

Une découverte vient rarement seule… « Notre seconde chance, poursuit Marie-Noëlle Humbert, c’est d’avoir croisé en cours de route un autre personnage méconnu, et même pratiquement tombé dans l’oubli : Claudius Regaud, pourtant l’un des fondateurs du traitement du cancer par radiothérapie (1). »

Marie Curie et Claudius Regaud, cela aurait pu être l’histoire d’une rencontre manquée. À la veille de la guerre, l’Institut du radium est conçu par l’Institut Pasteur comme une structure double. Les propriétés du radium seront étudiées dans le pavillon Curie, ses applications médicales – c’est-à-dire le traitement du cancer par « radiumthérapie » – dans le pavillon Pasteur, où est installé un jeune chercheur lyonnais encore inconnu, Claudius Regaud. Curie et Regaud se croisent. Il est timide, elle n’est pas commode. La guerre les sépare. Regaud part diriger un hôpital militaire à Gérardmer. Il y tient tête aux ordres d’évacuation à tout prix des blessés, coûteuse en vies humaines. Quand le scandale de la prise en charge des blessés éclate publiquement, Regaud le rebelle devient un héros, reçoit la Légion d’honneur et est appelé au secrétariat d’État chargé de la Santé, où il créera le modèle d’un centre moderne de traitement des plaies de guerre. « Pendant longtemps, on a beaucoup sous-estimé la collaboration entre Marie Curie et Claudius Regaud, reprend Marie-Noëlle Himbert.

On les imaginait distants l’un de l’autre. Il n’en est rien. Pendant mes recherches, le Musée Curie a trouvé une lettre de l’automne 1917 que Marie adresse à Claudius. Elle a bien sûr suivi son parcours pendant la guerre. Elle demande à le rencontrer. Cette lettre prouve que Marie Curie est à l’origine de la transformation de l’Institut du radium de centre de recherches en centre de soins. C’est l’acte fondateur du premier centre de lutte contre le cancer ! ».

En somme, Marie Curie et Claudius Regaud, c’est plutôt un rendez-vous différé. « La guerre les a transformés. Marie Curie y a vécu au contact des blessés, d’une souffrance autre que la sienne et qu’elle pouvait apaiser. Claudius Regaud a découvert en lui des talents et une force qu’il ne soupçonnait pas. Ils peuvent maintenant se rencontrer (2). » Christophe Kechroud-Gibassier (1) Sa mémoire est « honorée » par le nom d’une avenue (Paris XIIIe arr.)… qui écorche son nom : Claude-Régaud !

Communiqué de presse France 2 – 27 octobre 2014

(2) Marie-Noëlle Himbert, Marie Curie, portrait d’une femme engagée (1914-1918), à paraître le 5 novembre chez Actes Sud.