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Interview : François Lenglet : « Les inégalités sont aussi un problème économique »

Lundi 15 février 2015 – France 2 – L’Angle écho – 22h55

Cette semaine s’ouvrait le Forum économique de Davos qui réunit les principaux dirigeants d’entreprise et investisseurs de la planète. Un sommet qui a abordé, notamment la question du creusement des inégalités. C’est le thème qu’a choisi François Lenglet, éditorialiste France 2 pour le troisième numéro de son magazine économique, L’Angle éco. Une thématique explosive. Interview.

Ce nouveau numéro de l’Angle éco est consacré au développement des inégalités. Qu’en est-il ?

Les inégalités, quelle que soit la façon dont on les mesure, sont au plus haut depuis les années 1920, soit environ depuis un siècle. Selon certaines mesures, on peut même remonter à la fin du XIXe siècle. (1)

Voilà pour le constat, mais quelles causes peut-on identifier ?

Il y a plusieurs facteurs. La mondialisation y joue un grand rôle, car elle augmente les revenus des plus riches, leur permettant de gagner davantage dans une économie où il n’y a plus de frontières. Et cela pèse sur les revenus des moins qualifiés – qui sont aussi les plus pauvres – mettant en concurrence les non qualifiés de nos pays avec ceux de la Chine, qui sont beaucoup moins payés. En fait, l’abaissement des frontières est un facteur essentiel dans le développement des inégalités. Nous rendons justement compte de tout cela.

Il y aura donc un rappel de la thématique de votre premier numéro « Vers un retour des frontières » ?

Oui, il y a évidemment des passerelles. Nous nous sommes par ailleurs rendus au Royaume-Uni, pays où les inégalités restent très importantes. Au Royaume-Uni, on considère que les inégalités sont le reflet des différences de travail, de talent, de chance aussi et que la société n’a pas forcément à se mettre en travers de tout cela, du moins pas complètement. En France, en revanche, on considère que l’Etat, la collectivité doivent tempérer, corriger cette injustice.

Nous nous sommes également rendus au Brésil – un des rares pays où les inégalités ont diminué – pour essayer de comprendre ce changement.

Et ce malgré les manifestations de l’été 2014, au moment de la Coupe du Monde, qui reflétaient des écarts de richesse assez importants dans la société brésilienne ?

Il est vrai que ces écarts sont toujours importants, mais ils ont un peu diminué sur la période récente. Même si tout récemment les choses se sont un peu compliquées, avec le ralentissement de la croissance.

Quelles peuvent être les solutions pour réduire ces inégalités ?

Nous nous sommes interrogés sur les façons de remédier aux inégalités. A ce titre, nous avons interviewé l’économiste Thomas Piketty, qui préconise d’augmenter la fiscalité sur les plus favorisés. Nous avons aussi interrogé Christine Lagarde (la directrice du FMI, le Fonds Monétaire International, NDLR) qui affirme que les inégalités ne sont pas seulement un problème moral mais restent avant tout un problème économique. Dans les sociétés inégalitaires, la croissance est moins forte, c’est ce que déclare le FMI, qui fait une sorte de mea culpa, car il n’avait pas du tout la même analyse y a dix ou quinze ans.

Les inégalités ont longtemps été tolérées et même considérées comme un facteur de croissance…

Certains économistes le pensent toujours, en particulier dans le monde anglo-saxon.

Abordez-vous la question de la liberté des mouvements de capitaux qui permettent à certains contribuables d’échapper à l’impôt ?

Bien sûr. C’est effectivement un phénomène important. C’est également lié à l’abaissement des frontières, non plus pour les marchandises ou les hommes, mais pour les capitaux.

Parler des solutions, c’est aussi parler d’égalité d’accès ?

Oui, car le problème, ce ne sont pas les inégalités en elles-mêmes, mais le fait qu’aujourd’hui, tout le monde n’a pas les mêmes chances de réussir. Nous nous sommes intéressés aux nombreuses initiatives pour encourager et donner leur chance à des populations défavorisées. Il faut également souligner les actions de parrainage de jeunes issus de milieux difficiles ou défavorisés par d’autres jeunes prêts à faire partager leurs expériences.

Parler d’économie au grand public n’est pas aisé. Quels outils utilisez-vous pour clarifier le discours ?

Des graphiques, bien sûr, des dessins animés, justement pédagogiques sur la façon dont les inégalités se sont développées au fil des cinquante dernières années avec la mondialisation. A mesure que la mondialisation progressait, les inégalités progressaient aussi.

C’est le troisième numéro de L’Angle éco, avez-vous apporté des ajustements à la manière de construire votre magazine ?

Pas spécialement, on s’est rendu compte que les gens aiment l’alternance de choses observées, racontées – au fond, du reportage – et d’éléments pédagogiques, types dessins animés, où l’on prend un peu de recul. On décrit et on explique. Et on propose des solutions. La dernière partie de l’émission est donc positive : ce sont des idées, des initiatives qui fonctionnent et règlent les problèmes décrits dans la première partie. Et notamment des parcours individuels.

Propos recueillis par Sébastien Pouey

Lieux visités :
– Londres, pour souligner les fortes inégalités au Royaume-Uni.
– La région de Bordeaux qui présente des inégalités assez importantes.
– Le Brésil, où les inégalités reculent depuis dix ans.

Intervenants :

Thomas Piketty, économiste, auteur de Le Capital au XXIe siècle. Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international.

(1) Voir à ce titre le rapport du 16 janvier 2015 de l’ONG Oxfam : en 2016, les 1% les plus riches de la planète détiendront 50 % des richesses mondiales.

Communiqué de presse – France 2 – 27 janvier 2015